Il y a à Paris, capitale de notre beau pays, un marché que je fréquente régulièrement (c'est vous dire s'il est bien achalandé). Sur ce marché, on trouve aussi bien de l'artichaut par lot de 20 à 50 cts la pièce que de l'avocat à 5€ l'unité. Entre ces deux extrêmes : un rôtisseur (n.m. Féminin : rôtissoire). Je me garderais bien de le placer sur cette échelle, de peur qu'il en tombe et se fasse une entorse, ce qui aurait l'effet désastreux de faire chuter autant son chiffre d'affaire que mon taux de cholestérol.

Bref, ce rôtisseur est un homme. Contrairement à la crémière qui est du genre résolument féminin (attribut souriant, paraît-il), ainsi que la rôtissoire (attribut brûlante, comme je m'en suis encore rendu compte hier soir). Il est vrai que cette dichotomie entre homme et femme a tendance à passer de mode. Moi-même je me demande toujours pourquoi ce conditionnement m'a amené à exclure une petite moitié de l'humanité de mes cibles sexuelles. Avec un physique comme le mien, ce genre de coquetterie coûte cher en perte d'opportunité. Mais bon, c'est ainsi, je reste un homme marqué par l'étroitesse d'esprit de son époque. Et puis, malgré les polémiques sur l'écriture inclusive (sur laquelle je m'interroge encore si ce n'est que c'est tellement plus pénible à écrire), le genre aide quand même à trouver une règle pour les accords (et croyez-moi, quand on a une règle pour accorder, on en profite). Ceci étant dit, pour prendre un peu de hauteur sur ces polémiques stériles (car une polémique est toujours stérile comme un cuisinier est généreux), mon avis est que c'est surtout parce que le français a perdu le neutre que le masculin a pris autant d'ampleur : n'en déplaise à votre crasseuse phallocratie, messieurs, le masculin en français est plus un reliquat du genre neutre qu'une marque de votre supposée domination. Bon, je déplacerai peut-être cette digression dans un autre billet, à moins que Weimali ne se charge d'une charge sur la chose.

Mais quel rapport avec la choucroute, me direz-vous ? Et bien justement, je vous remercie d'avoir posé la question car c'est exactement où je voulais en venir. Figurez-vous que tout rôtisseur qu'il est, il vend aussi, quand c'est la saison, de la choucroute. Et aussi :

  • Du poulet rôti, évidemment, des coquelets rôtis...
  • Des cuisses de poulets rôties "natures" ou "aux épices"
  • Des brochettes de poulet (rôties, bien-sûr) "nature" ou "aux épices" (d'autres épices, il est assez taiseux sur ce sujet, et c'est bien le seul sujet sur lequel il est taiseux)
  • Des demi-cuisses, des ailes, accomodées de multiples façons
  • Des travers de porc avec diverses préparations
  • Des saucisses fermières aux oignons
  • Des saucisses fermières au Bleu, dont il a l'honnêteté de prévenir le client novice ou simplement étourdit qu'elles provoquent une addiction plus rapide que l'héroïne et le crack
  • De la paella
  • Du riz au safran sans la paella (malin, le gars)
  • Du gratin dauphinois
  • Des pommes de terre cuites avec diverses variantes, toutes plus les unes que les autres affolantes.

Et j'en passe, la liste serait trop longue.

Ah, le brave homme. Ah, le commerçant d'utilité publique. Ah, le celui qu'on devrait pouvoir payer avec sa carte vitale.

Il m'arrive, plus souvent qu'à mon heure, de lui acheter de quoi déjeuner le midi. Mais comme je ne suis pas né avec une cuillère d'argent dans la bouche, assis sur une montagne de lingots, isolés de mon délicat postérieur par un monceau de Louis d'Or, je travaille, moi aussi. Donc, il m'arrive disais-je, d'arriver tard, c'est-à-dire après 12h30. "12h30 ! Tard !?", s'exclamera derechef l'employé de banque, de magasin de chaussures ou de l'Association Nationale des Aides Puéricultrices. Et bien oui, figurez-vous, vilains bureaucrates, que cet homme là est jeté dans les rues alors que le soleil n'est pas encore levé, même en été. Que dès potron-minet, il installe son étal sur le trottoir luisant de pluie, la condensation à la bouche et la goutte au nez. Bon, il est vrai que, contrairement à la crémière qui n'a que son réfrigérateur, lui a une rôtissoire (n.f. Masculin : rôtisseur) pour se réchauffer.

Au cours de l'acte d'achat, nous échangeons souvent des propos aussi philosophiques qu'entachés du plus profond respect pour nos prochains. C'est que nous partageons, lui et moi, certains sujets d'intérêt tels que la difficile condition féminine, les méfaits du sport, notre rejet de toute forme d'exclusion prônée par les cardiologues, etc. Ah, c'est que nous en disons des vérités dans ces quelques minutes de communion autant spirituelle que marchande. Ah, c'est que l'un comme l'autre, nous en avons de la conversation.

Par attachement à ma carte bleue et à la qualité de ma conversation, il s'arrange la plupart du temps pour me servir. Il laisse donc à ses jeunes assistantes le soin de servir la vieille grincheuse qui arrive elle aussi, c'est bien connu, cinq minutes avant la remballe (sauf qu'elle, ce n'est pas parce qu'elle travaille, mais dans l'espoir de bénéficier des promotions de fin de marché). Je disais donc avant que tu ne me coupes la parole, impoli, qu'il laissait le soin à ses jeunes assistantes, etc. Là, je vois ton œil s'arrondir comme celui du poisson parce que tu te demandes combien d'assistantes assistent ce bon homme et ses vieilles clientes. Et bien beaucoup, mais une seule à la fois. Pour une raison sur laquelle je n'ai pas de certitude, le turn-over de ces jeunes femmes est absolument sidérant, au point qu'on n'a le temps de s'attacher à aucune d'elle. Je suppose que ça doit avoir un rapport avec sa femme, dont il parle abondamment, notamment à propos de sa machine à carte bleue. Comprenne qui pourra. M'enfin, il faut bien admettre que tout ça, c'est autant affaire de genre que de goût.