Bienveillance, m'a-t-on expliqué, à mon arrivée dans un nouveau groupe d'amis. Bon soldat, je me suis appliqué à pratiquer cette attitude aussi souvent annoncée que rarement pratiquée. Il faut dire qu'on nous en rebat les oreilles, de la bienveillance. Par exemple, quand je suis en formation (en tant que déformé ou déformateur) ou dans des séminaires professionnels, c'est très souvent une consigne donnée. Comme je suis d'un naturel aussi malveillant qu'étourdi, je colle un post-it sur mon téléphone (que je sors aussi souvent que tout le monde, environ toutes les 3 à 7 minutes) avec écrit dessus en lettres capitales "BIENVEILLANCE". Ça aide à maintenir la "bonne attitude" entre deux sorties de téléphone. Mais rapidement, ici comme ailleurs, je vois autant l'utilité de tenter d'être bienveillant que les limites de l'exercice...

Car au fond, qu'est-ce que ça veut dire concrètement, être bienveillant ?

La bienveillance peut prendre bien des formes. Par exemple, ce père de famille qui écoute son enfant lui raconter sa journée d'école, mi-amusé, mi-indifférent. Par exemple, ce bénévole qui donne de son temps trois fois par semaines pour servir la soupe populaire aux pauvres de sa ville. Par exemple, cette institutrice qui veille à ce que le petit handicapé de sa classe (ou le seul petit noir dans une classe de petits blancs) ne se fasse pas stigmatiser pour sa différence par ses condisciples. Dans tous ces exemples, la bienveillance trouve sa racine dans le sentiment de supériorité : je suis fort, je protège les faibles. Mais se croire plus fort que les autres, est-ce être bienveillant ?

Prenons d'autres exemples. Ce médiateur qui écoute les parties en présence et qui leur répond qu'en fait elles sont d'accord. Alors qu'elles n'ont aucune envie de l'être, et que seul le conflit compte pour elles. C'est ce sauveur qui veut tirer sa victime de la difficulté, alors même qu'il est le problème (pour ceux que ça intéresse, c'est décrit dans le triangle de Karpman). C'est enfin ce curé qui dit qu'on est tous égaux devant Dieu. Mais vouloir croire que tout le monde il est beau et tout le monde il est gentil, est-ce être bienveillant ?

Au risque d'être lourd, je vais continuer à donner quelques exemples des visages que peut revêtir la bienveillance. C'est cette personne qui prend tout à la blague, que ce soit un sujet grave ou pas. On est là pour être bienveillant, après tout. C'est celui qui met sur le même rang Hitler et Macron. Ou l'abbé Pierre et la fondation Bétancourt. Tout est égal, en quelque sorte. C'est mettre un smiley dans un message quand on dit une vacherie. Bref, non, décidément, non, la bienveillance n'est pas le cynisme.

Allez, Tanin, toi qui sait tout, toi qui est si parfait, dis-nous ce que c'est, la bienveillance.

Et bien, chers disciples enguenillés, assis à genoux autour de moi, le regard tendu de l'attente de ma parole, voici ce que je réponds : je n'en ai foutrement aucune idée, bougres d'imbéciles. Je tente de démasquer les comportements qui se cachent derrière la bienveillance, la mienne. Car oui, tu as compris, Julie : tous ces exemples, c'est moi. Un mec qui se croit vraiment supérieur aux autres, bouffi de condescendance, qui passe son temps à pontifier et à apprendre à ses prochains pour bien montrer comment se sont de stupides ignares (mais je me soigne). Un mec qui veut croire que tout le monde il est gentil, alors même qu'il sait que c'est faux (mais je me soigne). Donc, un cynique en plus de tout ça (mais je me soigne). Et toi, tu te soignes, sombre crétin ?