Avertissement

Philosophe professionnel ou patenté, passe ton chemin. Tu ne trouveras dans les lignes qui suivent qu’approximations et platitudes. Si, par hasard, tu as vécu l’expérience de l’absurde, tu l’auras sûrement traduite avec beaucoup plus de profondeur que je n’en suis capable. Tu auras, assurément, à partir de cette expérience, élaboré tout un tas de choses, et tu auras longuement disserté dessus avec tes étudiants, collègues ou partenaires de polémique.

Mais ce n’est pas cette philosophie qui m’intéresse. Celle qui m’intéresse, c’est celle qui nous permet de vivre, à nous, gens comme tout le monde. Autrement dit, celle qui fait sens pour tous, qu’on soit d’accord avec ou pas. En premier lieu, donc, celle que nous, gens comme tout le monde, pouvons comprendre avec des mots simples et ressentir avec notre coeur.

Ces quelques lignes n’ont d’autre ambition que de partager un moment de vie, avec l’ardent désir d’être compris du lecteur. Ce dernier restera libre, bien entendu, d'acquiescer sur le mode “moi aussi” ou, au contraire, de s’irriter. Ou encore, plus probablement, de rire de ma lenteur à admettre ce que beaucoup ont compris plus tôt ou plus vite. Pour ceux-là, le plaisir naîtra de la délectation de ma naïveté passée et de mon émerveillement récent ; prenez-moi donc pour ce que je suis : un Sisyphe en culotte courte.

Au total, toutes ces réactions signeraient la réussite de mon intention.

L’échec, ce serait de ne pas être compris. Je n’écarte pas, loin s’en faut, cette possibilité.

Avant-propos

Ce texte n’est pas un manifeste, car je ne cherche aucune forme d’accord avec les personnes qui le liront. Je ne revendique aucune vérité, si ce n’est la mienne. Je ne désire aucun changement, aucune évolution, aucune révolution en écrivant ces lignes.

Ce n'est pas non plus un essai philosophique. Il ne s’agit pas d’une construction savante s’appuyant sur la pensée des centaines, des milliers des philosophes reconnus comme tels, dont j'ignore d’ailleurs à peu près tout : je suis, en philosophie comme en bien d’autres matières, inculte. Je n’en tire aucune fierté, ni aucune amertume. Seule la vie compte, le reste ne sont que des broderies qu’il ne faut pas trop prendre au sérieux, au risque de finir par s'entre-tuer, ou, à minima, de se fâcher avec ses amis. Les idées n’en valent pas la peine.

Voilà donc pour ce que ce texte n’est pas.

Ce texte est un témoignage, ni plus ni moins. Un témoignage, c'est-à-dire le récit d’une expérience vécue. Cette expérience est à la fois d’une grande banalité, mais, dans le même temps, parfaitement unique. C’est dans cette tension entre banalité, c’est-à-dire quelque chose que tout le monde vit et partage (enfin, si ce n’est tout le monde, beaucoup d’entre nous) et unicité, c’est-à-dire quelque chose qui m’est propre, à moi seul, et donc indicible dans une large mesure, que réside, me semble-t-il, une part importante de l'expérience absurde. J’ai donc, en écrivant ce texte, cherché à maintenir cette tension, dans un effort que je sais d’avance voué à l’échec : si ce qui est unique dans mon expérience, est, par définition, indicible, tenter de mettre des mots dessus est absurde. Pour paraphraser Camus, c’est comme attaquer au couteau des hommes armés de mitrailleuses. Là aussi, je le comprends maintenant, réside l'absurde : cette force irrépressible de toujours tenter une chose que l’on sait d’avance perdue. Ce que Camus appelle “la révolte”. Mais n’allons pas trop vite, ni trop loin dans l’abstraction car c’est précisément là que la philosophie s’écarte de la vie et devient un jeu d’esprit, privé de ce qui fait son importance pour tout un chacun : celle de nous permettre de vivre.

Un dernier mot sur Camus que j’ai déjà cité à deux reprises dans cet avant-propos. Avant d’écrire ce texte, je n’avais pour ainsi dire rien lu de Camus, et, du peu que j’avais lu (au lycée, comme tout le monde ou presque), n’avais à peu près rien compris. À la fin de ma première écriture, j’ai lu le Mythe de Sisyphe de Camus. Vous dire que j’ai tout compris de cet essai philosophique serait mentir. Mais, j’en ai compris infiniment plus que précédemment. Bien entendu, c’est lié à ma propre expérience de l’absurde. J’ai également réalisé à quel point Camus, sans que je ne sache ni comprenne comment, m’avait profondément influencé, et même, je dirais, pétri. Je pense, d’ailleurs, n’être pas le seul, et même, que l’absurde est un trait majeur des Français. Comme quoi, les penseurs, après tout, ça sert à quelque chose.

Suite : Le chemin