L’autre matin encore, l’affreux babillage des journalistes m’était insupportable : alors que tout semble montrer la décomposition en cours, personne ne prononce le mot. Les commentaires infinis brodent sur le décor. Ils tournent autour du pot sans oser regarder dedans, de peur d’y voir cette lente déliquescence de la société française, de l’envie de vivre, de faire des projets, de faire, et surtout, d’élever des enfants. L’espoir d’un demain meilleur m'a abandonné, moi comme beaucoup d’autres. Les discours sur le monde me semblent de plus en plus une farce, mauvaise de surcroît. Une pièce de théâtre que les journalistes récitent mécaniquement. Ils remplacent le vide laissé par l’espoir perdu par le vide de leur propos. En quelque sorte, le silence par le bruit. Le silence était préférable : j’éteignai la radio.

C’est une expérience commune pour beaucoup d’entre nous, jeunes, vieux, riches, pauvres, en bonne santé ou malades que d’en arriver à se demander : “à quoi bon, tout ça ?”. Mais le chemin qui nous mène à cette question est différent pour chacun d'entre nous.

D’un questionnement s’invitant entre la poire et le fromage, se glissant pernicieusement dans les discussions entre collègues, elle était devenue pour moi, depuis plusieurs semaines, une impasse : plus possible d’ignorer la question, plus possible de continuer à se lever, à mettre un pied devant l’autre. Seule vibrait cette interrogation qui envahissait tout mon esprit à longueur de journée : “à quoi bon tout ça ?”. L’impasse, le point ultime auquel, pensai-je, rien ne pouvait suivre.

Et puis, en quelques heures d’une résolution improbable -d’une sensation d'abord jusqu'à une pensée construite à la fin- l’expérience camusienne de l’absurde a fini de se concrétiser : il faut que Sisyphe soit heureux.

Le chemin

Quand cela avait-il commencé, précisément ? Quand l’illusion de l’espoir s’était-elle brisée ? Cette illusion qui me disait “ça ira mieux demain, forcément.” Cette tromperie qui qualifiait les difficultés de la vie de “problème à résoudre”, de “combat pour le bonheur”, de “lutte pour le progrès”.

Les objets

Mon intérieur bourgeois, stupidement propre et bien rangé, ne me procurait plus ce ronronnement de plaisir auquel j’avais cru avoir aspiré. Pour ça, au moins, j’avais une explication simple. Le désir d’atteindre ce confort avait été un puissant moteur ces dernières années. Mais maintenant que j’y étais, je me rendais compte de la vacuité de cette motivation. Certes, je réalisais, non sans une certaine fierté, que mes objectifs matériels étaient, somme toute, “modestes”, c’est-à-dire ceux de ma classe sociale : une maison, un intérieur confortable, meublé et décoré à mon goût, des joujous high-tech en quantité et qualité suffisante… Je me rappelais avec effroi du regard vide de ces femmes des monarchies pétrolières que j’avais vues déambuler dans les boutiques de luxe de Lausanne. À cette époque, je m’étais dit que la richesse, celle qui permet d’acheter tout ce que l’on veut, était une véritable malédiction. Comment continuer à désirer quelque objet que ce soit, s’il suffisait de lever le doigt pour l’obtenir ? Quinze ans auparavant, je n’aurais jamais imaginé atteindre le niveau de confort dont je jouis actuellement. Toujours ric-rac financièrement, j’avais plaisir à faire des projets à long terme pour acheter un ampli Hi-Fi de bonne qualité, ou une belle lampe pour mon intérieur. Mon horizon de progrès matériel était immense, quasiment infini.

Et puis, grâce à un nouveau travail, mes revenus avaient triplé du jour au lendemain. L’horizon s’était rapproché et, en quelques années, j’avais atteint “la fin de la Terre” de la consommation. Là où après, il n’y a plus le désir d’acheter. Là où la consommation devient un acte mécanique, comme une obligation. Mais, après tout, n’étant pas profondément consumériste, voire plutôt critique de cette attitude, c'était même une certaine réconciliation entre mes idées d’électeur de gauche bien pensant et mon vécu intérieur.

Il n’était donc pas nécessaire d’être riche pour expérimenter le vide de l’acte de consommation. Il suffisait d’avoir conscience d’être arrivé là où on le souhaitait dans la vie matérielle. Ce moteur de désir brisé, je le comprenais et, finalement, parvenais à m’en accommoder.

Les illusions

Il se trouve que ma vie familiale n’a pas été simple. C’est là le lot de beaucoup d’entre nous. La plupart des gens n’en parlent pas. Ces drames intimes sont trop indicibles pour être partagés sans en trahir la vérité. L’exposé des faits, aussi précis qu’il soit, n’en donne qu’une image plate qui perd la substance même du vécu. Aussi, je ne décrirai pas les faits. D’autres formes d’écriture sont plus adaptées pour ça. Je décris mon expérience, au sens propre du terme : ce que je ressens, ce que j’éprouve, ce que je pense.

Ma famille, plus précisément, ma femme et mes enfants, a été pendant toutes ces années ma principale raison de vivre. Rien que de très commun dans ce rêve, tout mari ou femme, père ou mère comprend ce que je veux dire. Ce rêve était le moteur de mon espoir, la raison pour laquelle je me projetais dans l’avenir. Échappés de ce que ma femme et moi avions vécu comme un enfer, j’avais cru pendant quelques temps que nous pouvions à nouveau croire en un avenir meilleur. Réparer, reconstruire sur les décombres d’une période noire, refaire un enfant, bref, retrouver la foi. Malheureusement, les blessures de mes deux aînés, à l’entrée de l’adolescence, loin de se cicatriser, continuaient à saigner. Mon fantasme d’enfants parfaits, c’est-à-dire heureux, curieux du monde, bons avec les autres, n’y a pas résisté. Le bonheur -cette abstraction complexe issue de notre volonté- leur était étranger. Même la joie, cette poussière de bonheur, leur restait, du moins c’est ainsi que je le vivais, largement étrangère. Le monde n’était pour eux qu’une source d’angoisse. La bonté avec les autres, un luxe inaccessible pour l’un comme pour l’autre. Alors que, dans la période précédente, je pensais avoir vécu le pire de ce que la vie peut apporter de souffrance morale, j’ai fini par réaliser que le pire était toujours possible. Cette pensée est progressivement devenu un gimmick. La balance entre l’illusion d’un avenir forcément meilleur et le risque de lendemains de plus en plus catastrophiques s’est mise à osciller follement jusqu'à se briser. L’illusion d’un avenir forcément meilleur était brisée, l’espoir qu’elle portait emporté avec.

Un autre de mes moteurs, l’amour, a aussi fini par se briser. J’avais, là aussi, la croyance que l’amour est plus fort que tout. Qu’il finit toujours par l’emporter. Que lorsque l’on s’aime, tout est possible, toutes les souffrances peuvent être dépassées, tout peut être réparé, tout peut être imaginé. J’expliquais souvent à ma femme et mes enfants, dans les moments difficiles mais pendant lesquels l’espoir de la supériorité de l’amour ne m’avais pas abandonné, qu’ensemble, en s’aimant, nous arriverions forcément à nous en sortir. Comprenez bien ce que je veux dire : c’est un fait que l’amour est une des choses qui vaut la peine de vivre. Mais croire, au sens d’avoir la foi, au fait que c’est une certitude, que ça doit arriver, ne résiste pas à l’épreuve des faits. Mes enfants et ma femme, chacun à leur façon, et sans que je puisse le leur reprocher, se sont chargés de détruire cette illusion.

Mes enfants, parce qu’ils m’ont fait toucher, sans que je puisse leur donner l'excuse d’être des malades mentaux, ce que la méchanceté a de pire. La méchanceté, c’est faire souffrir l’autre sciemment, dans le but de lui faire le plus mal possible. J’ai vécu leur méchanceté envers celui qui les aimait, de façon affreusement douloureuse. C’est, là aussi, un vécu que je partage avec beaucoup de parents. Tout est question d’intensité et de durée. Que les gens heureux se rassurent : nous avons une vie, si je ne peux la qualifier d’exceptionnelle, statistiquement peu fréquente en termes de gravité. En bref, la phrase naturelle “j’aime mes enfants” n’a plus été possible pour moi. Aimer des êtres que l’on a désiré toute sa vie et qui vous persécutent pendant des années n’est pas possible. À un moment, seul le terme d’attachement (j’y reviendrai après) me semblait pouvoir honnêtement qualifier ce que j’éprouvais pour eux. Ma femme et moi avons, à de nombreuses reprises, cherché à échapper à ce qui était devenu un nouvel enfer, auquel nous doutions de plus en plus pouvoir survivre. Nous n’avons pas trouvé de solution convenable : on ne peut pas abandonner ses enfants, on y est “attaché” dans les deux sens du terme : affectivement et juridiquement. Bref, ma croyance en un amour filial indestructible a fini par disparaître. Pour finir, je dois insister sur le fait que cette croyance était, chez moi, d’une force rare. Je n’illustrerai pas ici toutes les formes qu'a pu prendre cette croyance, témoignages multiples de la puissance de ce moteur intérieur.

Parler de mes illusions perdues sur l’amour entre deux adultes consentants est, pour le propos qui m’occupe, superfétatoire.

L’aliénation

La croyance en un avenir meilleur et en la supériorité de l’amour brisés, j’étais privé de mes deux moteurs les plus forts. J’en suis venu à me demander ce qu’il me restait. Je me repliais de plus en plus sur moi-même, pour échapper à la douleur de relations impossibles. Je me réfugiais de plus en plus dans le présent, faute de pouvoir imaginer un avenir. Pour les adeptes de la psychanalyse, c’est précisément deux signes majeurs de la dépression. Mais parler de dépression serait une réduction du sujet, ne traduire mon expérience que d’un point de vue platement médical. Cependant, ce refuge dans l’isolement et le présent, pour morbide qu’il soit, m’était aussi impossible : impossible d’ignorer mes enfants, le besoin qu’ils avaient de moi, si ce n’est de mon amour, au moins de mon aide, ou, à minima, de mon soutien. Impossible du fait de l’attachement que j’éprouve pour eux. Cet attachement, irréfragable, auquel je ne peux pas échapper. J’étais donc contraint de continuer à les aider, et de tenter, malgré l’absence totale de moteur (de motivation, de volonté) de faire quelque chose pour eux. Et pas uniquement du point de vue matériel, tant la demande affective de l’un des deux était forte. Je vivais cette demande de plus en plus difficilement depuis des années : un sentiment d’envahissement permanent, qui me niait en tant qu’être humain. Une demande affective qui n’avait pas pour but de nous aimer, mais uniquement celui de combler une faille narcissique. Souvent, j’éprouvais un sentiment de vampirisation. J’étais donc contraint, sans échappatoire possible, de lui donner de l’amour. C’est probablement la forme d’aliénation, même si ce n’est pas la seule, la plus forte que j’ai vécu dans la famille. S’aliéner, c’est être obligé d’être autre chose que ce que l’on est réellement. L’aliénation a fini par être insupportable pour moi dans ma famille. Avec celui-ci de mes deux enfants aînés, comme je l’ai expliqué, car j’étais nié en tant qu’être dans la relation affective. Seul son besoin d’amour, gouffre sans fond, pensai-je, comptait. Une phrase qu’il prononçait souvent, sous des dehors d’adolescence rebelle, résumait parfaitement notre relation : “tu ne sers à rien”. Cette phrase, à chaque fois qu’elle était prononcée, condensait à la perfection tout ce qu’il y avait de souffrance dans notre relation : parfaitement ciblée et prononcée en conscience (j’avais expliqué à plusieurs reprises à son auteur la portée de ses paroles et ce qu’elles signifiaient pour moi), elle était un parfait exemple de sa méchanceté, de plus en plus assumée avec le temps. Elle disait aussi à quel point je devais être une chose, une utilité (les parents d’adolescents connaissent tous ça). Enfin, et toujours parfaitement sciemment, elle redisait une fois de plus mon échec de l’éducation de mes enfants, me rappelant, à chaque fois qu’elle était prononcée, mes espoirs brisés. Cette aliénation, c’était de me nier dans ma qualité d’être humain et m’interdire définitivement le seul espace de liberté qu’il me restait : être seul avec moi-même.

Il en allait de même dans ma vie de couple. C’est là aussi, un vaste sujet que je n’aborderai pas ici. Il suffit de dire c’était une autre forme d’aliénation : je n’étais aimé que pour une partie de moi-même, et surtout, pensais-je, que pour la partie qui traduisait le moins mon identité profonde.

L’aliénation, c’est un enfermement, la privation ultime de la liberté, celle d’être soi-même.

Le monde

Sur ce point, je ne ferai pas de long développements. D’abord, parce qu’il est usé jusqu'à la corde. Ensuite, parce qu’il ne constituait pas l’élément majeur de ma situation. En quelque sorte, ce n’était que le toit du cachot dans lequel je me retrouvais.

Usé jusqu'à la corde, les discours sur le monde, notre société, c’est justement pour ça qu’ils avaient fini de boucher mon horizon de vie déjà bien limité. Ce sentiment de décadence, de vide des idées, ou son équivalent, le trop plein d’idées creuses et sans consistance, voilà tout ce que m’inspirait la lecture des journaux.

Philosophes-intellectuels-penseurs lancés dans des polémiques factices dont ils étaient, en fait, le seul enjeu, politiques totalement sourds à l’expression des gens, corrompus par le pouvoir au point d’en oublier le sens de la Nation, concours de vacuité et de bêtise, opportunistes galeux et nauséabonds vivant sur l’incurie des autres politiciens, passéistes dépassés, utopistes avortés, voilà ce que m’inspiraient tous ces gens. Ai-je besoin d’en ajouter pour dire la nausée que me donnait tout cela ?

Le plus grave, de mon point de vue, était l’état de dépression dans lequel se trouvait la France. Dépression bien plus qu’économique. Dépression de vie, d’envie, d’espoir. Tout ça entrait en résonance avec mon état intérieur et achevait mon enfermement.

Suite : L'impasse