Je vis, je suis libre. Ces deux seuls constats, inattaquables, suffisent dès lors à mon bonheur.

Très vite, en quelques minutes, à peine quelques heures, mon regard sur ma vie a changé. Je vie, c’est indéniable. Je peux choisir de continuer ou d’arrêter. Évidemment, ma capacité à assumer mes choix n’est pas changée pour autant : j’ai toujours peur de mourir, j’ai toujours autant de mal à construire le bonheur. Mais, fondamentalement, je suis libre : je ne m’accroche plus à un illusoire “demain sera forcément meilleur”. Ou encore “l’amour est plus fort que tout”. Ces mirages, contredits par mon expérience, ne sont plus mon moteur : je suis face à moi-même, dans l’absurde de l’existence. La belle affaire, me direz-vous ! Te voilà bien avancé. Et bien, chacun voit midi à sa porte. Pour ma part, cette liberté fondatrice, postulat existentialiste que j’accepte, emporte une vitalité nouvelle. Il est trop tôt pour que je tire, de façon construite et concrète, toutes les conséquences pratiques du postulat de l’absurde existentialiste. En particulier, en termes d’éthique : si j’ai le choix, sur quelle base faire ce choix ? Je ne peux, pour le moment, aller plus loin que ça : la liberté est la condition humaine. Ce qui signifie qu’agir en humain (la posture éthique, donc), c’est agir librement, et pas au nom d’un quelconque dieu, d’un quelconque déterminisme, d’un quelconque morale ou en s’en remettant à un hypothétique “ça ira mieux demain”. Clairement, dans la vie sociale et politique, cette éthique est très puissante. Lisons le monde à l’aune de la position existentialiste. La politique américaine, les extrémistes islamistes, la morale de la République Française et le rapport entre l’Etat et les citoyens : de bien beaux exemples d’irresponsabilité, préférant tous se cacher derrière des dieux, des doctrines, plutôt que d’assumer en conscience les choix qu’ils font. J’y reviendrai plus loin, en parlant de la France.

J’ai prévenu le lecteur qu’il s’agissait d’un voyage intime et philosophiquement inculte. Raison pour laquelle j’en ai déconseillé la lecture aux professionnels de la philosophie. Maintenant que j’ai rejoins Camus, et sûrement d’autres (Sartre, notamment), au point de départ, je me sens prêt à les lire : je les comprendrai probablement en partie, je les suivrai peut-être en partie.

L’amour

Je ne crois plus en l’amour. Mais je le désire à nouveau, avec ardeur et passion. Seul je suis, seul je vivrai, seul je mourrai. L’amour est un truc formidable, dès lors qu’on accepte que c'est une illusion et qu’il se construit de notre propre et unique volonté. Impossible de croire encore qu’il s’imposera de lui-même. Que, si on ne le trouve pas, c’est de la faute de l’autre qui ne sait pas m’aimer. Que si on ne l’a pas, c’est qu’on a pas trouvé “l’âme soeur”. Toutes ces fables sont des impostures. Si l’on pense que la pièce de théâtre est la réalité, on vit à côté de sa vie. L’amour est désormais une quête consciente et infinie. Peut-être en m’étant libéré de cette attente (l’espoir, après tout, n’est qu’une attente), maintenant que c’est à moi de choisir, car rien d’extérieur à ma condition ne me le donnera, peut-être suis-je plus prêt à le construire et à l’accueillir. Ce sont des interrogations, mais après tout, elles ne sont que secondaires. Ma vérité est entièrement contenue dans mon ressenti : j'ai envie d’aimer, à nouveau.

Je découvre que ma femme est profondément un homme absurde. Pardon, une femme absurde. Elle ne croit en rien et, d’ailleurs, n’a jamais cru en rien, une fois débarrassée des rites catholiques qui avaient cours dans sa famille. En ce sens, elle avait compris bien avant moi la réalité de notre monde, c'est-à-dire son absence de sens. Seul son courage de vivre pour vivre et sa détestation de la mort lui ont permis de traverser ces épreuves (et elles ne sont pas finies). Ça et rien d’autre. Pas de croyance. Pas d’espoir, tant elle juge ça futile et irréaliste. Combien de fois lui ai-je reproché son “absence de profondeur”, son “matérialisme borné” ! Je réalise à quel point j’étais dans l’illusion, elle dans le vrai. À ma décharge, elle est rarement prolixe en matière de discussion philosophique. Elle n’a pas forcément les mots pour traduire son expérience. À sa décharge, je réalise combien il est difficile de partager le vécu de l’absurde, à part pour quelques êtres exceptionnels tels que Camus.

Lui ayant fait part de quelques unes de mes réflexions sur cette dernière séquence de mon expérience, elle a lâché un simple “évidemment”. La connaissant, je n’ai pas pris ce mot à la légère. Elle ne dit pas “évidemment“ comme je pourrais dire, juste par plaisir de varier les formules, “bien entendu” ou “c’est certain” ou “absolument” ou toute autre formule traduisant un simple accord de ma part, là où un simple “je suis d’accord” aurait suffit. Elle a dit “évidemment” car c’est, pour elle, une évidence. Bien qu’à ce moment elle n’ait pas levé le nez de sa lecture, j’ai facilement imaginé son regard rond, avec un commentaire intérieur amusé : “ça y est, il vient de découvrir une vérité”.

A ce moment, l’amour s’est effacé. Ma femme a cessé d'être l’objet ultime de mon désir. Par là même, j’ai cessé de l’accuser d’être le motif de ma torture, dans ma quête d’absolu toujours déçue : “aime moi encore, aime moi plus fort, tu ne m’aimes pas assez, tu ne m’aimes pas comme il faut”. A la place de cette illusion, nous nous tenions tous les deux côte à côte sur la crête de l’absurde, les yeux grands ouverts sur la page blanche de notre liberté. La puissance de ce vécu partagé dépasse de loin l’attachement amoureux (sans pour autant l’exclure) : c’est le sentiment de la fraternité intime qui naît de l'expérience de la condition humaine.

Me revient maintenant la phrase de mon adolescent : “tu ne sers à rien”. Tu as raison, et au combien ! Et j’en suis fier et parfaitement heureux : je ne sers à rien, ni pour toi, ni pour personne d’autre. Je suis. Mis à part cet attachement animal et juridique (notez que ça pèse quand même pas mal), rien ne m’oblige ni à t’aimer, ni à continuer à t’élever. Ce sentiment de liberté suffit à mon amour pour toi. Là aussi, je pourrais intellectualiser, théoriser plus en avant. Mais là aussi, ma vérité est toute entière contenue dans mon ressenti : j’ai envie de t’aimer à nouveau, et à nouveau, je recommence à t’aimer.

La France

Exercice périlleux et prétentieux, pourrait-on penser, que d’écrire un chapitre commençant par ce simple mot “la France”.

Périlleux, car le risque est grand - je dirais même qu’il ne s’agit pas d’un risque, mais d’une certitude - que ces quelques lignes soient noyées au milieu de la multitude des commentaires divers et variés (voire avariés) sur le même thème. Peu m’importe. Mon grain de sable dans la dune en vaut bien un autre. Il n'y a pas de hiérarchie dans les opinions : elles existent toutes. Certaines sont particulièrement nauséabondes de mon point de vue, et j’avoue éprouver pour elles un profond dégoût. Mais, quoi qu’il en soit, elles existent. Et rien que je puisse faire ne peut supprimer ce fait. “Mais alors, l’engagement ?” me répondront les militants de tous poils (espèce, d’ailleurs, en voie d’extinction). “Tu parles, mais tu ne fais rien. Tu es un lâche !” Certes, mais dès que le terme “engagement” apparaît dans la conversation, la chanson de Brassens se met à résonner dans ma tête.

Ô vous les boutefeux, Ô vous les bons apôtres Mourez donc les premiers, Nous vous cédons le pas Mais, de grâce, morbleu! Laissez vivre les autres! La vie est à peu près Leur seul luxe ici bas;

En bref, foutez-nous la paix. Laissez-nous vivre. Laissez-nous être ce que nous sommes profondément : libres.

Si l’engagement est, certes, un sujet lourd, je ne peux le mesurer qu’à l’aune de mon expérience. J’ai des amis proches que je soupçonne de voter pour ce parti qui se dit, depuis récemment, ne pas être d’extrême-droite. J’en soupçonne même certains de xénophobie, et même, peut-être, de racisme. Bref, toutes choses que j’ai qualifiées précédemment de “nauséabondes”, pour rester mesuré. Il nous est arrivé de parler de politique. A chaque fois que nous avons senti la faille qui nous séparait, j’ai mis un terme à ces discussions : notre amitié n’y aurait pas résisté. L’amitié me semble un bien si rare et si précieux, les sentiments que j’éprouve pour eux si importants, que la mettre en péril pour des idées ne vaut pas la peine. Je ne choisis pas mes amis en fonction de leurs opinions politiques, ni en fonction de leurs goûts. D’ailleurs, je ne les choisis pas : c’est la vie qui nous choisit. Il me parait certes improbable que la vie me fasse rencontrer un raciste ou un extrémiste de droite patenté et revendiqué. Mais, même dans ce cas, je ne peux exclure que je me lierai d’amitié avec lui. Le contraire n’est pas plus probable, d’ailleurs. Au fond, si j’osais (et j’ose), je mettrais donc la fraternité au-dessus des opinions.

Prétentieux, donc ? Qui suis-je pour parler de la France ? “Pas plus con pas meilleur, rien qu'un français parmi tant d'autres” (La souris Déglinguée, dans la chanson "Saint-Sauveur"). Là aussi, mon grain de sable (mon grain de sel, devrais-je dire, en la matière), en vaut bien un autre. Il vaut bien celui de tous ces penseurs officiels, de tous ces hommes politiques et de tous mes concitoyens. La dune est faite de tous ces grains de sable. Pas un n’est supérieur aux autres, c’est une conséquence inévitable de l’expérience absurde. Et, c’est, évidemment, le cas de tous les êtres humains qui vivent sur cette terre. Tous uniques et tous semblables, voilà le fantastique paradoxe de notre humanité, paradoxe accepté et même indispensable à la condition absurde. Tous différents et tous égaux. Égalité, donc.

Liberté, égalité, fraternité. J’assume donc la devise nationale. Ou plutôt, elle me convient bien. Sans exclusive, d’ailleurs, car d’autres devises m’auraient probablement aussi bien convenu. Mais, par hasard, sans aucune raison, je suis né et j’ai grandi en France. C’est là que je vis. La France est, comme l’espoir, une illusion. Renoncer à la considérer comme immanente, c’est, pour l’homme absurde, commencer à l’aimer. Par choix et à l’exclusion de tout autre motif. Mais mon propos n’est pas de discourir sur ce qu’est la France, ou sur ce qu’elle n’est pas.

Ce n’est que le départ, et non l’arrivée.

Cette expérience, vous l’aurez compris, n’est pas du tout une expérience mystique. Elle ne s’impose pas comme une révélation tautologique et irrévocable. Elle n’apporte aucune réponse, c’est même l'antinomie de la réponse : il n’y a pas de réponse à la question “Pourquoi et à quoi bon tout ça ?”. Je ne peux pas plus dire aujourd’hui qu’hier : “je sais”. Elle ne vient pas de l’extérieur : elle suit un chemin ayant pour point de départ l’expérience vécue.

Elle n’est pas plus comparable ou réductible à la résolution psychanalytique, bien que ses effets à court terme, en ce qui me concerne, aient été très semblables. Elle ne cherche pas à expliquer les faits par un cadre théorique. Elle n’obéit à aucune démarche guidée, ayant pour point de départ le vécu du symptôme, devant obligatoirement cheminer vers son origine familiale et symbolique pour l’expliquer. Et surtout, elle ne cherche pas à construire un sens... Encore une fois, c’est d’abord un constat qui, si on l’accepte, amène un changement de vision et de perspective.

En aucune manière, je ne prétends que cette expérience et ce passage sont universels et doivent être partagés par tout le monde. Je n’ai fichtrement aucune idée de son caractère universel. Mon cheminement et la compagnie de Camus me suffisent. C’est, de plus, un point de départ, et non une arrivée. De ce point de départ, au fond un postulat philosophique fondé sur un vécu, bien plus qu’une construction cohérente et argumentable, il est probable que l’on puisse aller dans de multiples directions, dont l’humanisme ou, au contraire, le nihilisme. À moi de choisir. À toi de voir.