L’impasse

Pour les passionnés de métriques, je précise que ce long processus de destruction avait duré quatre à cinq ans, après plus de quinze ans de période noire. Ce chemin, partie intégrante de l’expérience absurde, avait irrémédiablement ruiné mes illusions. Et puis, en quelques semaines, la situation avait brutalement empiré.

La rupture interne, je m’en souviens précisément, fût déclenchée, comme souvent, par un fait anodin. Je rentrai un soir du travail et rapportai à ma femme, avec l’économie de mots qui m’était devenue habituelle, un sujet de fierté professionnelle. Alors que l’humour n’est pas son trait de caractère dominant, elle a eu, pour seule réponse, une plaisanterie dont je ne me souviens plus. C’était, une fois de plus (la fois de trop pour moi) le signe de notre incompréhension mutuelle : mon travail était l’une des dernières choses qui m’apportait de la satisfaction, j’en avais un besoin vital, et elle ne le voyait pas. Elle n’avait, comme toujours, aucune intention de me faire du mal. C’était simplement une maladresse de plus. Auparavant, j’aurais réagi par la colère, expliquant par le menu ce qui m’habitait, pour tenter de partager ne serait-ce qu’une bribe de mon intérieur avec elle, et me sentir, au moins un instant, compris, même superficiellement, et me sentir, au moins un instant, moins seul. Cette fois, comme un anévrisme, quelque chose s’est rompu. Aucun mot, aucun mouvement n’était plus possible. J’étais figé dans la stupeur d’un impossible total… “À quoi bon tout ça”. Je me suis retrouvé, les bras ballants, seul au milieu de mes proches, perdu au milieu de mon salon, dans un cul de basse-fosse.

J’entrai alors dans une phase de désespérance. La situation n’était ni plus grave ni plus dramatique que précédemment. Simplement, la prise de conscience progressive de la ruine de mes illusions, de mon aliénation, de l’état du monde et, par dessus tout, de ma solitude totale, m’avait figé dans cette impasse. Plus de moteur, c’est-à-dire plus de motivation, et donc plus de volonté : immobilité. Privé de liberté et aliéné : souffrance. Cet état a duré plusieurs semaines. Totalement mutique dans mon foyer, de moins en moins enthousiaste au travail, je passais progressivement de la désespérance, état que je qualifierais d’élaboré et essentiellement intellectuel, à la déprime, c'est-à-dire un état où les affects douloureux envahissent progressivement tous les secteurs de la personnalité. Je sentais mes processus intellectuels, qui jusqu'à présent, n’avaient que rarement souffert dans le domaine professionnel, se dégrader lentement. Je m’entendais ressasser une vision du monde de plus en plus pessimiste, mais avec des raisonnements de moins en moins élaborés. À quoi bon tenter d’expliquer tout ça ? Avec cette capacité qu’ont les personnes qui ont suivi une psychanalyse, je m'observais aussi de l’extérieur, et sentais que j’approchais progressivement de la dépression caractérisée. Une chose, cependant, m’empêchait de recourir, comme je l’avais fait à plusieurs reprises, à un soutien psychologique (j’ai une psychothérapeute fantastique) : j’avais le sentiment que cette dérive vers la dépression n’était pas essentiellement endogène. Plutôt que de chercher une nième fois à me libérer des noeuds de mon histoire, j’avais la conviction que l’extérieur (l’amour, l’espoir, le monde) avait une part de responsabilité forte. Dès lors, jusqu'où peut-on accepter de se soigner pour supporter le mal des autres ? À la rigueur, se soigner seul quand toute sa famille va mal peut déboucher sur quelque chose. Mais se soigner quand on a le sentiment que tout va mal, le monde y compris : quelle autre issue logique que le suicide ? Ou bien, prenez donc cette petite pilule (au sens métaphorique du terme, me concernant, car j’ai toujours refusé tout médicament), vous verrez le monde en rose. Les aliénés, au sens de la psychiatrie du XIXème siècle, ne sont pas forcément ceux que l’on croit.

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