La résolution

Retranscrire ce moment est particulièrement difficile. Il s’est fait en deux temps : d’abord une expérience, c’est-à-dire une chose ressentie, sans compréhension immédiate ; ensuite, la compréhension, progressive, mais très rapide. Évidemment, même à peine quelques jours après, les deux se mêlent et se reconstruisent mutuellement. Pourtant, respecter cette chronologie est indispensable, car elle est constitutive, me semble-t-il, de l’absurde.

Acculé depuis des semaines dans cette impasse hideuse, malheureux comme une pierre, exécrable et tyrannique avec mes proches, j’avais, un après-midi, confusément senti une amélioration.

La mort. Dans des périodes plus difficiles, le suicide m’avait paru la seule échappatoire à une souffrance que je ne parvenais plus à supporter. Par attachement à mes proches, j’étais resté suffisamment loin de l’idée pour ne pas passer à l’acte : je supportais encore moins l’idée de les perdre et la souffrance qu’ils en auraient ressenti que ma propre souffrance, pour intense qu’elle fût. Mais, par dessus tout, c’était la peur de la mort qui m’empêchait de quitter cette torture. À chaque épisode dramatique, chaque fois pire que le précédent, au fond de mon puis de douleur, je ne pouvais que le constater : je refusais de mourir. Mourir était une pensée encore plus repoussante que celle de souffrir. La mort était l’ultime négation de ce que j’étais - du moins ne restait-il que ça de moi, dans ces instants : vivant. Comment le dire autrement : mourir de ma propre main me semblait -physiquement- contre nature. Tout mon corps, toute ma pensée, se révoltait contre cette idée.

Depuis ces dernières semaines, l'idée du suicide s’était de nouveau invitée, mais de façon différente. Si ma souffrance était bien plus profonde, elle était aussi beaucoup moins intense. En quelque sorte, plus cérébrale qu'affective, même si mes sentiments et émotions étaient des plus sombres. Je broyais du noir, mais je ne voyais pas rouge. D’une certaine façon, cela me permettait de m’interroger sur le suicide de façon plus lucide. Mourir était-il une solution ? Une sortie, assurément, mais une solution, certes non. Je me remémorai, comme souvent, la mort de mes proches. En particulier, celle d’un ami cher, mort jeune (au sens où on l’entend aujourd’hui) et brutalement. Sa disparition nous avait tous laissés, ma femme et mes enfants, les copains, dont sa femme et ses enfants, abasourdis. Une fois de plus, même si chaque perte d’un proche est différente dans son inhumanité et son horreur, j’avais ressenti les mêmes choses. Une bombe était tombée en moi, là où résidait mon ami : mon affection pour lui, mes souvenirs, ses paroles, bref, la place qu’il occupait en moi était dévastée. D’abord, l’assourdissement terrible du marteau, puis l’atroce brûlure d’un incendie continu dans tout l’espace qu’il occupait en moi. Incendie ardent pendant des heures, puis des jours, à me faire perdre le sommeil, s’éteignant affreusement lentement, au bout de quelques semaines. Dès le début, “Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?”. Cette question restait bien-sûr sans réponse, car elle n’en a d’autre que “c’est arrivé”. Nous partagions tous le même vécu : celui de l’atrocité irréductible de la mort, celui de notre refus aussi absolu que vain du fait avéré. Mourir par ma volonté quand eux étaient morts alors qu’ils voulaient vivre (du moins pour la plupart d’entre eux) me semblait une lâcheté et une insulte à leur mémoire. Mais, au-delà de cette fierté et de cet attachement envers mes proches, même morts, le constat était à nouveau évident : je refusais de mourir.

Mourir pour fuir ? Cela équivalait à abandonner. Je n’étais pas prêt pour ça, et, me disai-je, n’y serais pas prêt de sitôt. Si j'y avais été prêt, d’ailleurs, je ne me serais pas suicidé, mais j’aurais tout abandonné pour refaire une autre vie, de clochard ou pas, mais en laissant tout derrière.

Confusément, j’avais rejeté le choix du suicide, sans totalement comprendre pourquoi, en dehors de cette seule, mais au combien puissante sensation que je refusais la mort.

Progressivement, et vaquant à mes occupations avec un plaisir renaissant, je prenais conscience de ce fait indiscutable : je vivais. La question du “pourquoi tout ça ?” avait cessé, sans que je sache précisément pourquoi, de me persécuter. Seul existait, à cet instant, la certitude que je vivais, indépendamment de tout motif, explication ou raison (et pour cause, ils avaient été détruits).

Je ne peux pas dire avec certitude ce qui a précédé l’autre : le constat de l’existence, sans autre motif, ou le choix de vivre. Mais, le lendemain matin, m’interrogeant sur les raisons pour lesquelles je me sentais mieux, malgré la situation identique (la pensée “que faire si mes ressorts sont brisés” restait sans réponse), la phrase de Camus “Il faut que Sisyphe soit heureux” (note : la phrase exacte de Camus est “il faut imaginer Sisyphe heureux.”) a surgit dans mon esprit. A partir de là, tout s’est enchaîné très vite : je vis, en l’absence de toute illusion. La question “pourquoi tout ça” n’a pas de réponse. J’existe, non pas parce que je crois en l’avenir, non pas parce que je crois en l’amour. J’existe par moi-même, sans autre motif extérieur que le simple fait d’être là. Le fait d’exister se suffit à lui-même, il n’a pas besoin de motif supplémentaire. C’est l’expérience, je le comprenais à ce moment (détail trivial, mais vrai : sous ma douche. Ah ah !), de l’absurde existentialiste : l’existence n’a d’autre sens qu’elle même.

N’ayant pas d’explication extérieure à elle-même, la vie est un choix. Choisir, c’est la manifestation première de la liberté. Ne cherche nulle part une raison de vivre, il n’en y a pas. La vie, l’existence est. Un point c’est tout. Et donc, déterminée par rien du tout, la vie est un choix : tu es libre, à tout instant, de choisir de vivre ou de mourir. Rien ne peut aliéner cette liberté primitive. Aucun Dieu ne viendra te dire : “tu vis parce que je l’ai voulu, donc, tu n’as pas le droit de te retirer la vie”. Dieu, quand bien même il existerait, n’a aucun droit à me retirer cette liberté : celle de vivre ou de mourir. Je suis libre, au sens le plus fondamental du terme, et cette liberté découle du fait que la vie n’a d’autre sens qu’elle même. L’absurdité existentialiste (la vie n’a aucun sens) est donc le fondement de la liberté. J’avais retrouvé la liberté, j'étais sorti de l'aliénation.

L’absurde existentialiste est, plus largement, le refus de tout déterminisme et de toute croyance : par exemple, “il faut être heureux”. Par exemple, le commandement “tu aimeras ton prochain”. Par exemple, “ça ira mieux demain”. Par exemple, “l’amour est plus fort que tout”. Par exemple “tu dois être bon avec les autres”. Tout cela ne sont que des fadaises. Si je suis heureux, c’est parce que je l’ai choisi. Je peux renoncer au bonheur, par dépit, désespoir, lâcheté ou faiblesse, ou pour tout autre raison. Au fond, rien ne m’oblige à être heureux, et personne ne peut me le reprocher. J’ai le droit de renoncer au bonheur. Si je veux être heureux, c’est que je le choisis. Ce n’est pas forcément facile, mais ce n’est pas plus facile d’y renoncer : c’est un choix, que je suis seul à pouvoir faire car je suis libre.

Sans Camus, Sisyphe n’a que deux options : celle de croire, espoir futile et toujours déçu, que la pierre, un jour, restera en haut. C’est son seul moteur : il se dit que cette fois, c’est la bonne. Cette fois, il parviendra à la faire tenir en équilibre. Il ne supporte le terrible effort de l’ascension qu’à cette seule condition. C’est le Sisyphe croyant dans l’illusion de l’espoir. À chaque fois, bien-sûr, l’espoir est déçu. Renoncer à cet espoir, pour ce Sisyphe-là, c’est renoncer à pousser la pierre. C’est donc renoncer à vivre, laisser la pierre en bas. La croyance en un demain meilleur s’est brisée. Mais comme cette croyance dans l’espoir était son seul moteur, il abandonne. Vaincu, il s’allonge à côté du rocher et se laisse mourir, ou reste immobile pour le reste des temps, ce qui revient au même. C’est le Sisyphe brisé, qui mène irrémédiablement à la mort.

Camus nous propose la troisième voie. La force de l’homme est de renoncer à ce mirage (l’illusion de l’espoir) et d’être toujours debout. De reprendre la pierre, de la rouler à nouveau, sachant parfaitement qu’elle va encore et toujours dégringoler et qu’en bas, soit on renonce, soit on reprend. Si on renonce, c’est par choix, non parce que l’illusion est brisée. Si on remonte, c’est par choix aussi, non parce qu'on croit encore à l’illusion. La posture du renoncement aux illusions, en premier lieu celle qu’il y aurait forcément un lendemain meilleur, est le courage de l’humain qui assume sa condition absurde. La fierté de continuer à remonter la pierre, tout en ayant renoncé à l’illusion qu’elle ne retombera pas. La force de ne pas la laisser en bas, justement parce que renoncer à l’espoir et s’arrêter, c’est croire qu’il est le seul moteur de la vie. Mais non, le moteur de la vie n’est pas l’illusion, c’est, au contraire, la lucidité. Là réside le coeur de la condition de l’homme absurde : il n’y a pas de destinée. Il n’y a que la liberté, sans aucune raison autre qu’elle même. Rien d’autre n’existe : le pire est toujours possible, le meilleur aussi. Ça dépend de nous, et uniquement de nous.

Suite : Conséquences immédiates